Ode aux objets sans utilité (pour l’être humain !)
La croyance dans le progrès, héritée des Lumières, se perpétue presque sans discontinuer, ce qui pourrait bien venir de l’attrait facile de la frise chronologique arriviste et de la représentation linéaire qui lui correspond dans les cultures occidentales – face à cela, on peut par trop facilement succomber à la conclusion naturaliste erronée qui veut que tout ce qui existe soit voulu et fasse sens, même depuis le recul de l’importance donnée aux instances divines.
Judith Schalansky, Inventaire des choses perdues, Ypsilon Editeur, Paris, 2023
Pourtant tout ne fait pas sens, tout n'est pas "là pour une raison". Notre objet ne semble pas avoir de sens: soit il l'a perdu, soit on l'a oublié. Et au fond, peu importe, il reste intéressant, peut-être même précisément parce qu'il n'a pas de raison d'être immédiate... Si j'osais: n'était-ce pas parfois la même chose lorsque nous faisions nos rapports? L'utilité immédiate n'était pas toujours visible, mais nos tâtonnements intellectuels suffisaient pour nous satisfaire.
Ode au travail fait dans la joie
« Plutôt que d’en appeler à une « ascèse puritaine » qui, en dépouillant les agents de leurs attachements et de leurs goûts particuliers au nom d’une moralité supérieure, ferait coïncider le travail, l’activité personnelle et l’action communautaire avec un hypothétique « ordre juste », le bricolage pourrait indiquer un chemin, non pas moral, mais hédoniste : celui de l’amateurisme (dans le sens étymologique du terme: amator, celui qui aime). Un chemin qui consiste, pour les agents sociaux, à faire place, dans leurs rapports de production et dans l’organisation de leur vie commune, au plaisir du travail bien fait, au goût pour les choses et à l’inclination pour les êtres vivants. De cet amateurisme, compris au sens large qui va de l’absence de d’intérêt financier (propre au travail d’amateur) à l’affection pour le monde (amitia mundi) en passant par les « liens faibles » qui attachent, au cours de la vie ordinaire, les membres du corps sociale, ou encore la joie qu’ils trouvent parfois à faire quelque chose de semblable, pourraient voir le jour des modes d’action mus par la solidarité, l’entraide ou encore l’entente, propres à l’association libre. »
Combien d'heures passées sur ces rapports, sur ce travail... mais combien d'heures de joie et de plaisir! Quelle chance d'être si différents dans nos regards, mais si semblables dans notre enthousiasme! Et, à chaque fois, constater que ce dernier est contagieux et rassemble autour de nous d'autres curieux, d'autres créativités.
PREMIÈRE BOÎTE À OUTILS :

1.Le premier contact avec l’objet se fait à travers une photographie. “Sur la photo, l’objet nous a paru assez distant et de petite taille.” En s’y rendant sur place la perception de sa proportion change: il est bien plus grand que se qu’on pouvais le croire.

2.Impossible de déterminer la fonction exacte de l’objet, qui reste mystérieuse et pour cela nous intrigue.

3.Exploration visuelle de l’objet-matière - hypothèses autour de son exploration tactile à partir des observations par rapport à son état - “Ressentions-nous une texture rugueuse sous nos doigts ? Une sensation d’humidité, éventuellement ? Le sens de l'odorat pourrait également jouer un rôle,une subtile odeur métallique émanant de l'objet nous offrant ainsi une nouvelle perspective sur celui-ci.”

4.En tant qu’objet-réseaux on est toute de suite appelés à considérer l'environnement l’entourant pour essayer d’identifier sa fonction. On mobilise un agent de sécurité qui nous donne une réponse assertive mais dont on doute la véridicité.

5.« L’aspect intrusif de notre objet semble être une conséquence ou une cause de sa mise à l’écart d’un autre réseau : est seul parce qu’il ne fonctionne plus ou il ne fonctionne plus parce qu’il est seul ? » un prise de vue du bâtiment l’entourant stimule nos états cognitifs et nos réflexions.


Ode au travail manuel
« objet et corps en contexte »… Alors oui, les yeux (l’odorat ? de loin alors…), mais nos corps n’avaient pas été mis à contribution dans notre rencontre avec notre objet. Chose faite avec nos mains, notre dos, nos jambes, nos bras.
C'est sans doute Matthew Crawford qui serait content: "Le philosophe antique Anaxagore écrivait que "c'est parce qu'il a des mains que l'homme est le plus intelligent des animaux". Le premier Heidegger considérait l'"être à portée de main", la "maniabilité" (Zuhandenheit) comme étant pour nous le mode originaire d'apparition des choses dans le monde: "le monde prochain de l'usage n'est pas ce connaître qui ne fait qu'accueillir l'étant, mais la préoccupation qui manie, qui se sert de... - et qui d'ailleurs possède sa "connaissance" propre." Si ces penseurs sont dans le vrai, alors le sens du "problème de la technologie" est pratiquement à l'opposé de ce que l'on avance généralement: ce qui fait problème, ce n'est pas la "rationalité instrumentale", mais le fait que nous vivons dans un monde qui, justement, ne sollicite pas l'instrumentalité incarnée qui est consubstantielle à notre être. Nous avons trop peu d'occasions de vraiment faire quoi que ce soit parce que notre environnement est trop souvent prédéterminé à distance." Réfléchir, penser est un acte au combien merveilleux (ce sont des universitaires qui parlent), mais parfois faire, fabriquer, est la contrepartie indispensable à cette surcharge cérébrale...
Ode au "laissé de côté"
« Il s’agit de devenir les chiffonniers d’un monde-nature surexploité et surchargé et de découvrir, au milieu des rebus de l’humanité et des restes d’une biodiversité épuisée, des trésors dont la valeur, l’usage et la force tiendront pour partie au regard que nous poserons sur eux (c’est-à-dire à notre capacité d’interprétation), ainsi qu’à l’appropriation affectueuse, subjective, parfois subversive que nous saurons en faire (c’est-à-dire à notre capacité à les prendre en mains, à les prendre en charge et ne prendre soin), et enfin à la manière dont nous saurons les intégrer au monde commun (c’est-à-dire à notre capacité à nous faire prendre par eux et à connaître notre mutuelle appartenance et notre mutuelle dépendance). […]
Car, en requérant une ouverture, un accueil et une attention minutieuse à l’égard de ce qui est cassé, dépassé, inadapté, excentrique ou hors-norme, mais aussi à l’erreur, aux restes et aux ratés du système, il pourrait aussi favoriser une disposition existentielle particulièrement propice au respect du vivant. Une disposition que nous pourrions désigner comme une tolérance à l’impur. » (Fanny Lederlin, Eloge du bricolage, Puf, Paris 2023)
Cette terre laissée de côté depuis longtemps (« ça peut toujours servir » du bricoleur de Fanny Lederlin) mais qu’on a réveillée pour la mouler, la toucher, la former. Pour créer un objet foncièrement inutile dans la logique ingénieure, mais utile pour notre compréhension de l’objet, pour la cohésion de notre groupe, pour nos besoins de créativité parfois frustrés à l’université : « car, avec le bricolage, tout peut être sauvé – l’excentrique comme le médiocre, le pertinent comme l’absurde – parce que tout « peut toujours servir », c’est-à-dire que tout est éligible à la préoccupation pratique par laquelle s’érige, se préserve et se maintient le monde commun. »
DEUXIÈME BOÎTE À OUTILS:

6.“Un objet qui nous résiste”: l’énigme sur la fonction de l’objet persiste. Cette fois le passage où il se situe est parfaitement illuminé, sauf notre objet. Le témoignage de l’agent de sécurité est démontré: il ne s’agît pas d’une lampe.

7.L’un d’entre nous décide de convoquer un nouvel agent de sécurité. Se positionner par rapport à sa propre questions: une nouvelle prise de conscience induite par l’objet-réseaux: qui sommes nous quand nous interrogions ceux qui travaillent à l’intérieur d’un tel espace? Des anthropologues? Des artistes? Comment sommes nous perçus? Selon notre genre? Notre ethnie? Notre posture? Ou nos habits? Nous apprenons les risques que nous courions si on essayait de rentrer en contact physique avec l’objet nous risquerions d’avoir “toute la sécurité” sur le dos. Il me répète que nous sommes face à une cheminée.”

8. Malgré nos efforts, une fois de plus, nous ne parvenons pas à déterminer la fonction de notre objet. La réponse ne nous contente pas, ni nous semble véridique. “Le mystère que contient notre objet semble nous rejeter, mais paradoxalement, il crée du lien, entre nous, le personnel des bâtiments européens et les amis qui nous accompagnent. Encore mieux,notre recherche rend l’objet plus visible pour ces autres qui ne le voyaient plus/pas.”

9.À travers nos interactions avec l’objet on arrive à lui faire signifier “quelques chose de presque humain : “une petite chose en métal empêche l’uniformisation et refuse de se soumettre, sacré symbole dans ces lieux si aseptisés qui semblent respirer le contrôle…”: On commence à donner du sense autre à notre objet, un sense symbolique qu’on lui attribue à travers nos réflexions et nos interactions.
TROISIÈME BOÎTE À OUTILS:

10.“En regardant notre objet, en l’analysant, nous avons l’impression de le faire apparaître.” L’objet vu de loin est presque invisible. Si dans un premier temps on contemple l’idée que l’objet n’existerait que pour nous, en s’ y rapprochant on se rend compte que celui-ci “existe -aussi-pour d’autres : pour les oiseaux, pour les araignées et autres insectes qui l’utilisent physiquement, eux, alors que nous l’utilisons à des niveaux plus « cérébraux ».” On le rends alors présent à nous même.

11.“ Dans un même esprit, notre objet abandonné change d’apparence. Libéré de la main humaine,il s’émancipe et revendique le passage du temps. Par son abandon, il devient un agent actif,produisant une nouvelle signification à travers ses transformations.” Ces transformations naturelles feraient-elle émerger une nouvelle vitalité de sa matière?

12.Notre objet a du pouvoir sur nous : nous désirons nous y approcher physiquement, le toucher, il nous oblige à changer notre posture, à nous ajuster pour essayer de l’examiner en vue de sa position surélevée. Il nous provoque, nous captive.

13.Nous essayons de penser l’objet en tant qu’objet d’art: “L’IA nous semple être lié à une certaine forme d’esthétisme”. Si d’un côté notre rapport à l‘objet produit des émotions en nous et entre nous (“de la joie” et de l’inspirations pendant nos spéculations et hypothèses sur le terrain, etc.) le logiciel nous renvoie à une façon de concevoir l'œuvre d’art comme si pour être considérée comme telle il devait il y avoir “une certaine façon centralisée dans l’image”.





14.“(L’oeuvre d’art) Doit-elle nécessairement passer par la sublimation et le spectacularisme, ou encore par des couleurs naturalistes pour convoquer nos sensibilités”? Nous soulevons des nouvelles questions à partir de cette nouvelle interaction objet/représentation de l’objet à travers logiciel. “Cet objet n’a l'air de répondre (au moment où nous le regardons) à aucun besoin matériel, architectural ou social. Il est là, sans l’être tout à fait là. Il fait partie du landscape.”

15.“Et pourtant- l’objet- il est devenir-étranger. On ne le reconnait pas, on s’étonne même qu’une chose qui ne produise pas puisse être là.” Nous avons ici arrêté de chercher à élucider la fonction de l’objet. Nous le regardons désormais comme nous regarderions à l’intérieur de nous mêmes, imprégnés de toute sa symbolique, ses affordances, peut-être même comme une véritable oeuvre d’art.

16.“Le pouvoir de cet objet sur nous, dans le cadre de cette recherche spécifique, est de nous inviter à regarder l’espace -institutionnel- dans lequel il s’inscrit avec les projections qui resurgissent de ce regard que nous lui portons, avec les a priori, les réflexions induites par l’espace dans lequel ceci se trouve.” Nous sommes prêts pour passer à l’action est façonner l’objet qu’on a pas pu toucher avec nos propres mains: nous allons en réaliser un en argile.
ODE À L’ARGILE!
Ode à l’imagination
"Depuis le siècle des Lumières, l’Occident s’en remet de plus en plus à la raison comme la meilleure (voire la seule) façon d’appréhender le monde dans lequel nous vivons. Les arts et la musique sont les premiers à subir les coupes budgétaires dans l’Education. L’efficacité est reine. Pourtant, l’imagination est aussi authentique que n’importe quel fait descriptible. Cette histoire est une tentative pour raviver la magie et le merveilleux de l’expérience humaine, ne serait-ce que le temps de quelques centaines de pages."
David L. Carlson, postface L’Accident de chasse, Editions Sonatine, Paris, 2020
Créer cet objet en terre, cette version basée sur nos observations mais également une part d’imagination est notre façon d’être en relation avec notre objet. Il a gardé ses secrets, s’est tenu loin de nous, nous lui rendons hommage nous référant à lui en travaillant la glaise.
La photo, le dessin et la terre deviennent les schémas à partir desquels nous travaillons, les quelques preuves tangibles wannabe de l'existence de notre objet, ce sont nos linceuls de Turin à partir desquels nous faisons archéologie.